Regard réflexif sur l’utilisation des technologies de production automatisée de données massives pour l’action publique

Sacco, M., Schiffino, N., Piron, D., Perin, E. (2019). Les technologies de production automatisée de données comme instruments d’action publique : de la production des données aux effets sur les fonctionnaires intermédiaires. Politiques et Management Public, 36(1), pp. 93-107.

Contexte

À l’ère des données massives (big data), la multiplication des types de données disponibles transforme l’action publique. Cette publication soutient que les outils générant de telles données constituent des instruments d’action publique à part entière. Par ailleurs, ces instruments véhiculent une représentation particulière des problèmes à traiter et de la relation qui se noue entre gouvernants et gouvernés. Dans cette optique, la recherche adopte une perspective constructiviste et interroge les modalités de production de ces données et leurs effets sur l’action publique, notamment sur ceux qui la fabriquent (ex. les fonctionnaires intermédiaires). À rebours de l’image de neutralité dont jouissent généralement ces nouvelles données et ces nouveaux instruments, la publication met en lumière les enjeux qui accompagnent leurs usages par les fonctionnaires qui y sont confrontés.

Définition

L’automatisation des données désigne le processus qui produit et diffuse les données sans intervention d’un opérateur humain.

Les instruments d’action publique sont définis comme des dispositifs techniques et sociaux organisant, sur la base des représentations dont ils sont porteurs, les rapports sociaux entre la puissance publique et ses destinataires.

Les fonctionnaires intermédiaires jouent un rôle prépondérant dans l’opérationnalisation des politiques publiques. En effet, ceux-ci sont chargés de mobiliser les instruments de quantification et les données au quotidien. Ils se situent entre les décideurs publics chargés de la définition et de l’évaluation des politiques publiques et les groupes-cibles ou bénéficiaires finaux qui en expérimentent les effets.

Résultats
  • Dans une société marquée par le développement des techniques et connaissances, l’action publique contemporaine se fabrique dans un nouvel environnement informatif. Ce dernier se caractérise par la gestion automatisée de grandes quantités de données. Leur utilisation repose principalement sur des arguments d’efficacité et de rationalisation.
  • L’heure de la disparition des fonctionnaires dans l’action publique n’est pas encore arrivée. Les données et les technologies automatisant les processus décisionnels requièrent encore l’intervention des acteurs intermédiaires pour une série d’opérations relatives à leur fonctionnement et leurs usages.
  • Les données produites par les technologies automatisant les processus véhiculent toujours une connaissance partielle du monde. En effet, s’inscrivant dans un réseau sociotechnique particulier, il est impossible de dissocier les données des techniques nécessaires pour les produire. Les données contiennent une représentation du monde social en même temps qu’elles contraignent le comportement des acteurs, ici administratifs.
  • Le recours aux données probantes en grande quantité et en temps réel questionne également les impacts à atteindre, c’est-à-dire l’évaluation des effets de l’action publique. C’est pourquoi la mesure de la performance est devenue un symbole de la gouvernance actuelle, tandis que l’administration de la preuve s’impose dans les évaluations de politiques publiques.
  • Aujourd’hui, ceux qui interviennent dans la construction des décisions publiques sont nombreux, situés à des échelons de pouvoir différents. Les décideurs publics assument la responsabilité du processus de décision auquel ils peuvent associer le secteur privé, les agences administratives, les groupes cibles ainsi que les citoyens.
  • Les nouveaux instruments d’action publique mobilisant des données massives apportent une démonstration de la « preuve », qui s’inscrit dans la quête de scientificité recherchée depuis le 19ème siècle. Cependant, ces nouveaux instruments produisent des effets qui ne peuvent rester impensés, à savoir :
    • La variabilité de l’automatisation selon les secteurs de politiques publiques;
    • La modification des compétences cognitives des agents, c’est-à-dire le déploiement de compétences cognitives spécifiques qui peut nécessiter le recrutement ou la mobilité d’agents appelés à occuper de nouvelles fonctions;
    • Le réaménagement des rôles y compris avec des machines qui désincarnent la relation entre les agents et les citoyens ;
    • La quête de sens sur le travail par les fonctionnaires intermédiaires qui se sentent dépossédés de leur savoir-faire ou de leur pouvoir discrétionnaire, c’est-à-dire de leur jugement et autonomie professionnelle.
Messages clés pour la politique et la pratique
  • La mise en œuvre des données et des technologies automatisant les processus n’est pas mécanique et nécessite d’être analysée pour mieux cerner leurs influences sur le travail des fonctionnaires. La prise en compte de ces éléments participe à une « re-politisation » de l’analyse de ces instruments et de leurs usages. La diffusion des instruments de gestion automatisée des informations tend à favoriser une « procéduralisation » pouvant partiellement dépolitiser la fabrique de l’action publique.
  • Une analyse approfondie des usages et des effets de ces nouveaux instruments d’action publique est nécessaire. En effet, les potentiels de développement et les usages de ces instruments nous sont encore largement méconnus.
  • En pratique, les domaines et les organisations concernés sont nombreux et les technologies sont multiples. Les combinaisons de ces contextes et instruments soulignent l’imprévisibilité des effets que peuvent produire ces nouvelles données et technologies.
  • Fondamentalement hybride, l’action publique est sous tension, prise entre la recherche d’une efficacité rationalisée et la quête d’une légitimité à réinventer.
Méthode et limites de la recherche
  • La recherche adopte la perspective constructiviste. Celle-ci se distingue de la posture positiviste généralement adoptée dans la recherche relative aux nouvelles technologies. Ses implications sont illustrées à travers deux exemples d’instruments de production de données : un instrument classique, les statistiques et un instrument de nouvelle génération, les données massives. 
  • Aucune méthode n’a été établie dans la publication. 
  • Il n’y a pas de limite de la recherche mentionnée dans l’article.
Financement de la recherche

Il n’y a pas d’information concernant le financement dans l’article.