Vogl, T. M., Seidelin, C., Ganesh, B., Bright, J. (2020). Smart Technology and the Emergence of Algorithmic Bureaucracy: Artificial Intelligence in UK Local Authorities. Public Administration Review, 80(6), pp. 946-61.
Au Royaume-Uni, les administrations locales ont commencé à utiliser des outils technologiques « intelligents » (smart) pour améliorer la prestation de services. Ce mouvement est décrit comme la bureaucratie algorithmique. L’utilisation de telles technologies modifie profondément la structure de l'administration publique. En se concentrant sur le cas de l'intelligence artificielle (IA), notamment les agents autonomes (autonomous agents) et l'analyse prédictive (predictive analytics), cette publication étudie l'étendue et la nature de ces changements dans l'administration locale. En effet, l’utilisation de ces technologies affecte, parfois de façon inattendue, la manière dont les agents publics et les algorithmes informatiques s'imbriquent dans la prestation des services publics. Par conséquent, cette publication élabore un cadre théorique visant à analyser comment ces technologies transforment la relation sociotechnique entre les travailleurs et leurs outils ainsi que les façons dont le travail est organisé dans le secteur public.
Définition
La notion de technologie intelligente (smart technology) désigne les outils algorithmiques informatiques programmés pour être capables de conduire une tâche déterminée de façon indépendante. De tels outils apprennent rapidement et sont capables de réagir ou de répondre intelligemment à leur environnement informationnel. Suivant cette définition, les agents autonomes (autonomous agents) et les outils d'aide à la décision et d'analyse prédictive (predictive analytics) sont qualifiés de technologies intelligentes.
Les chatbots (agents conversationnels) sont des agents autonomes qui interagissent par l'intermédiaire d'un site web et utilisent largement la communication textuelle pour faciliter les interactions entre les citoyens et l'administration.
Les outils d'aide à la décision et d'analyse prédictive sont des systèmes informatisés qui cherchent à guider les personnes qui prennent des décisions d'intervention dans les services. Elles s'appuient souvent sur des techniques d'apprentissage automatique qui utilisent des algorithmes et des données antérieures pour faire des prédictions sur les résultats futurs.
- 27% des répondants de l’enquête ont indiqué que leur autorité locale expérimente une forme d'analyse automatique de texte ou de contenu.
- 17% des répondants ont mentionné que leur autorité locale expérimente une certaine forme d'analyse prédictive.
- Dans la plupart des cas étudiés, les technologies intelligentes impliquent plus de parties prenantes que prévu initialement.
- La publication présente un cadre théorique reprenant cinq relations entre ces technologies et les travailleurs :
- Premièrement, il existe des relations isocratiques, c’est-à-dire relatives à l'égalité du pouvoir politique, au niveau du système.
- Deuxièmement, il existe des relations entre les agents de première ligne et les technologies intelligentes. Ces dernières libèrent ces travailleurs des tâches routinières afin qu'ils se concentrent sur les éléments humains.
- Troisièmement, il existe des relations internes entre les concepteurs du système, les bots intermédiaires et les administrateurs pour réaligner les tâches et découvrir les pratiques improductives.
- Quatrièmement, un retour d'information des travailleurs vers les concepteurs lors de l'évaluation de l'utilité de ces outils est crucial.
- Cinquièmement, un retour d'information de nombreux travailleurs individuels vers l'outil tend à produire une connaissance collective pour tous les travailleurs.
- Les agents autonomes peuvent aider les citoyens à répondre à leurs besoins de services. Ils peuvent également être utilisés pour aider les agents publics à accomplir leurs tâches.
- Les technologies intelligentes sont de plus en plus utilisées pour automatiser certaines tâches et améliorer les pratiques de travail humain et la prise de décision dans les collectivités locales au Royaume-Uni.
- L'introduction d'outils informatiques et algorithmiques dans les services des collectivités locales témoigne d'un changement de nature de l'administration publique vers une forme de « bureaucratie algorithmique ».
- Toutefois, ce changement ne consiste pas en un remplacement total des agents publics et des mécanismes traditionnels d'organisation de l'administration publique. La « bureaucratie algorithmique » constitue davantage une transformation de la relation entre les travailleurs et leurs outils ainsi que de la manière dont le travail est organisé dans le secteur public.
- Lorsqu'ils introduisent de nouveaux algorithmes informatiques, les praticiens doivent identifier les groupes sociaux ciblés par leur mise en œuvre, comprendre les implications contextuelles du point de vue des usagers et exploiter les capacités organisationnelles en vue de répondre aux besoins et aux défis locaux des utilisateurs.
- L’étude a adopté une approche qualitative comprenant trois techniques de collecte de données : une enquête, une recherche documentaire et des entretiens approfondis menés avec des personnes travaillant dans le domaine de la science des données des administrations locales au Royaume-Uni. Cette étude est basée sur des recherches qui ont eu lieu entre novembre 2017 et décembre 2018.
- Des invitations personnelles à répondre à l'enquête a 402 personnes dans 285 collectivités locales du Royaume-Uni. L'enquête a été au moins partiellement complétée par 93 répondants. Trente-quatre entretiens semi-structurés d'une durée de 30 à 60 minutes ont été menés avec des personnes sélectionnées sur la base de leurs réponses à l'enquête ou de leur profil en ligne trouvé lors de la phase de recherche documentaire.
- Deux cas représentatifs ont été sélectionnés sur la base des résultats de l'enquête, des entretiens et de la recherche documentaire afin d'illustrer l'ampleur des phénomènes qui se produisent lors de la mise en œuvre de projets de technologies intelligentes dans les collectivités locales. Ces deux cas sont les agents autonomes et l'analyse prédictive.
- Les répondants à l'enquête ont été autosélectionnés et les personnes impliquées ont répondu à titre personnel. Il pourrait donc y avoir un biais de sélection, de sorte que les personnes qui ont répondu pourraient appartenir aux autorités locales les plus innovantes ou les seules au Royaume-Uni à entreprendre de tels changements.
Cette étude a été soutenue par un financement de Google.