Karacaoglu, Y. Mocan, S. & Halsema, R.A. (2018), The World Bank Group’s Technology and Innovation Lab, From concept to development, Innovations: Technology, Governance, Globalization Volume 12 | Issue 1-2 | Summer-Fall 2018 p.18-28
Cet article décrit l’évolution du laboratoire de technologie et d’innovation de la Banque mondiale qui a été crée en 2017 par un petit groupe de volontaires qui s’intéressaient aux potentiels de la technologie des chaînes de blocs (Blockchain). En une courte période, le laboratoire est passé d’un groupe de travail informel à une unité de technologie et d’innovation composée de deux laboratoires : l’un consacré aux chaînes de blocs et l’autre à l’intelligence artificielle (IA). L’article met également en évidence les défis et les possibilités relatifs à l’exploration et l’utilisation des technologies transformatrices de manière générale dans une institution multilatérale comme la Banque mondiale.
Avant le lancement de ce laboratoire, des recherches et des discussions informelles et occasionnelles étaient déjà menées par différentes unités associées à la Banque mondiale pour explorer le concept de chaînes de blocs, sans que cela ne soit considéré comme une priorité. Bien que peu comprise encore, la technologie semblait avoir du potentiel dans différents champs d’application : la chaîne d’approvisionnement, le financement du commerce, les paiements, etc. En plus du département de l’informatique, différentes unités de l’organisation étaient intéressées à apprendre davantage sur l’impact et l’application de ces technologies perturbatrices et avaient besoin d’un véhicule pour poursuivre leur apprentissage.
Lancement et développement du laboratoire des chaines de blocks
La décision de créer un laboratoire de chaînes de blocs a été prise en juin 2017. Le lancement a réuni des participants de l’industrie et des représentants de plusieurs groupes travaillant sur la transformation numérique aussi bien de l’intérieur qu’à l’extérieur de la Banque mondiale et de la Société financière internationale (Media Lab du MIT, la Chambre de commerce numérique, l’UNOPS, Logos Global Advisors, le Center for Global Development et la New America Foundation). Ces leaders agissaient à titre de bénévoles. Au bout de quelques temps, grâce au soutien de la direction de la Banque mondiale, le laboratoire a obtenu du financement et a pu développer ses ressources humaines et établir un programme de travail. Il a été officiellement associé au département de technologie de la Banque mondiale.
En collaboration avec l’Unité terrestre et géospatiale de la Banque mondiale, une première application sur la gestion des terrains a été développée. Cette application visait l’enregistrement des lots, le transfert de propriété et la notarisation de transactions. De nouveaux membres se joignaient au fur et à mesure à l’équipe du laboratoire, certains n’avaient qu’une connaissance très vague de la technologie de chaîne de blocs.
Quelques semaines après le lancement du laboratoire, une expérience menée auprès des membres a permis de constater que chacun d’entre eux expliquaient les chaînes de blocs de manière différente. L’équipe en a alors tiré deux conclusions. D’abord, chaque personne intériorise les chaînes de blocs différemment et la combinaison unique de l’informatique, la cryptographie et l’économie les rendent difficiles à expliquer. Deuxièmement, les connaissances théoriques sur les chaînes de blocs ne remplacent pas les expériences pratiques.
Ayant constaté l’intérêt grandissant des organisations du secteur financier pour la technologie des chaînes de blocs et des registres distribués, le laboratoire a planifié un calendrier d’événements avec des entreprises privées et d’autres organisations publiques telles que Microsoft, IBM, Marco Santori, Everid, Evernym, Deloitte, Jill Carlson, Google, la Fondation Asie, Bitt, RedHat, le Laboratoire des Nations Unies pour les finances Alt, l’UNICEF et d’autres organisations. L’objectif était de créer une occasion pour échanger avec les experts externes de la technologie des chaînes de blocs. Des leaders d’opinion venant des secteurs privé, public et académique ont participé à ces rencontres. D’importantes questions ont émergé des échanges, notamment en ce qui concerne la façon dont cette technologie va changer le modèle d’affaires de la Banque et ses relations avec les pays clients.
Plusieurs groupes de travail ont été mis en place pour réfléchir aux défis juridiques, politiques, technologiques et sécuritaires liés à cette technologie. Les préoccupations relatives à la protection des données et de la vie privée des individus ont été particulièrement mises en lumière.
Un comité composé de technologues et de personnel opérationnel a été constitué avec la collaboration du laboratoire d’innovation du Fonds monétaire international (FMI) afin de produire de nouvelles connaissances sur la technologie des registres distribués et les chaînes de blocs et leurs impacts potentiels sur les individus et les modèles d’affaires.
Quelques mois plus tard, plusieurs communautés de pratique se sont développées autour des chaînes de blocs, les registres distribués et les technologies perturbatrices en général. Plusieurs prototypes ont été développés par l’équipe interne du laboratoire et des partenaires technologiques externes. De nombreuses applications pour la Banque mondiale ont été créées. Ces technologies concernent entre autres les paiements transfrontaliers, la négociation des marchés du carbone, la chaîne d’approvisionnement et de traçabilité ainsi que le suivi des stocks pharmaceutiques.
Lancement du laboratoire de l’IA
Une nouvelle aile du laboratoire axée sur l’IA a été lancée en janvier 2018. Comme c’était le cas pour les chaînes de blocs, le laboratoire d’IA n’a pas été le premier à explorer cette technologie au sein de la Banque mondiale. Plusieurs partenaires avaient commencé à explorer l’apprentissage automatique, l’analyse de textes et l’automatisation des processus robotiques (ARP) pour automatiser les tâches à faible complexité comme celles associées à la gestion des prêts accordés par la Banque mondiale aux pays clients.
Dans ce contexte marqué par les initiatives disparates, le rôle du nouveau laboratoire d’IA consiste non seulement à faire la médiation pour transmettre dans l’ensemble du Groupe de la Banque des connaissances ciblées et basées sur l’expérience, mais aussi de fournir un espace sûr pour expérimenter des cas d’utilisation complexes. Cependant, établir la communication et la collaboration au sein d’une organisation multinationale de l’envergure du Groupe de la Banque mondiale a constitué un véritable défi pour l’équipe du laboratoire.
Les défis du laboratoire de l’IA
Adopter une approche itérative. Habitués à mener des projets TI basés sur des applications approuvées et prêtes à la production, l’équipe du laboratoire s’est vite rendu compte qu’une nouvelle approche est requise pour faire face à ces nouvelles technologies qui évoluent rapidement. L’équipe aurait besoin d’adopter une démarche itérative, de développer des hypothèses, de les tester et d’échouer pour apprendre et avancer.
Offrir l’innovation rapidement. L’autre défi était de répondre aux attentes des nombreuses parties de l’organisation qui souhaitaient adopter l’IA sous ses diverses formes et passer à la production le plus rapidement possible. Si les clients ne peuvent pas attendre pour obtenir une accréditation en matière de sécurité, une évaluation des risques et un plan de lancement, comment le service de technologie pourrait-il modifier son approche pour offrir l’innovation plus rapidement ?
Préparer l’avenir des emplois et du travail. L’équipe a rapidement découvert qu’il est difficile de travailler avec une technologie comme l’IA et de se limiter à des questions techniques. Il faudrait s’interroger aussi sur l’avenir des emplois et du travail dans un contexte où beaucoup de tâches seront désormais réalisées par les machines. Comment faut-il se préparer à cet avenir ? Quelles sont les nouvelles compétences à développer ? Comment l’approche actuelle d’architecture d’emploi et du recrutement devrait-elle changer pour favoriser la pensée créative et le développement des relations ?
L’expérience a amené le laboratoire à rompre avec l’approche de travail en silos. Une approche en réseau avec un leadership fluide, peu de hiérarchie et beaucoup de diversité semblait donner de meilleurs résultats.
Les comités de travail mis en place en partenariat avec d’autres unités internes et externes au Groupe de la Banque mondiale ont permis de franchir les frontières organisationnelles traditionnelles et de favoriser la synergie et les intérêts communs des institutions. Assurer la communication et la coordination entre ces acteurs demeure cependant un défi majeur pour l’équipe du laboratoire.
Aussi bien les ressources humaines que les spécialistes en technologie doivent se préoccuper des questionnements relatifs aux transformations de l’emploi et du travail engendrés par les technologies perturbatrices. Les différentes partie sont appelées à travailler ensemble pour s’adapter aux changements et se préparer pour l’avenir.
Le groupe technologique de la Banque mondiale a un rôle à jouer dans la préparation du personnel à adopter les technologies transformatrices et à les l’exploiter pour résoudre les défis du développement. La question clé est de savoir comment intégrer l’apprentissage et l’innovation dans le tissu de l’organisation au-delà des frontières.
Cet article est basé sur une étude de cas. Il décrit les étapes ayant marqué le lancement et l’évolution du laboratoire de technologie et d’innovation du Groupe de la Banque mondiale.
Le texte ne contient d'informations sur le financement.